Je hais Alicante. C’est un village. Je suppose donc que je hais les villages. Je suis en réalité très contente que les humains, certains humains, aient inventé la ville, l’anonymat, le rythme effréné, les activités multiples et dans l’ensemble, la vie. Ce que j’appelle la vie. Points de regrets de quitter ce lieu si ce n’est la terrasse de mon appartement et parfois la promenade psychédélique de la plage où je cours à intervalles désormais réguliers. Parfois. Je veux dire : parfois la promenade est agréable, d’autres, comme hier, des hordes d’Alicantins endimanchés se dirigent par troupeaux à pas d’escargot, crachant des carcasses de pipas enrobées de leur salive sur la chaussée, vers l’espace « Volvo Ocean Race », un espace spécialement conçu pour le départ d’une course de voiliers qui n’a lieu que tous les deux ans. Le but de ce déferlement : assister à un défilé de jeunes filles concourant au prix de « beautés » du village et se déhanchant en se prenant pour des top models au rythme de chansons de variété avec voix filtrées au vocodeur sur une passerelle bricolée à la hâte et sous les yeux de leur famille émue. (Les élues seront dans un mois et demi environ emmitouflées dans des costumes bariolés avec du doré et des dentelles dessus, puis maquillées outrancièrement, pour tenir la chandelle qui mettra le feu à la statue de polystyrène expansé sur laquelle le comité de voisinage de chaque quartier planche pendant la totalité de l’année, au cours de festivités qui célèbrent sans glamour aucun le solstice de la Saint Jean). N’importe quelle fête païenne ayant existé ferait rougir de honte cette bande de ploucs coincés sous leur parapluie dès que le ciel est un peu gris.
Je hais la province et son goût rance qui plane sur le moindre bout de pavé, la moindre boutique du coin, je hais les vieilles en pantoufles et robe de chambre qui disent du mal des voisins dont elles épient chaque fait et geste derrière un rideau opaque en macramé. Je hais la mesquinerie et la lenteur, cette lenteur qui n’est pas faite de douceur ni de délicatesse, mais d’embouteillage des synapses et d’ennui. Ceci n’est pas incompatible avec le fait qu’au supermarché une barquette de saumon puisse me faire penser à l’ineffable et surtout à l’idée que je me faisais de cet endroit avant d’y être, aux rêves ordinaires qu’un citadin pouvait avoir de construire une mini-ville dans le village, avec les avantages et sans les inconvénients, ce qui est en fait un nonsense, comme diraient les Anglo-saxons. C’est comme essayer d’accoupler un noir avec une bite de 40 cm avec une naine, il y a un choc, une surprise, mais ça ne passe pas, ça ne peut pas passer.
L’ignorance et la structure archaïque et hiérarchisée de la province la clouent dans l’immobilisme presque absolu. Si parfois une feuille tremble au vent, c’est bien parce que le mouvement est consubstantiel au monde. Ici il tend vers le vieillissement des matériaux, tout rouille en laissant une traînée de poussière rouge sur les rebords des fenêtres.
Je hais la province et je m’en vais.
J’ai quelques considérations historiques qui me taraudent et qui fondamentalement me mettent en colère. Alicante est la dernière ville à être tombée sous la main poisseuse et molle du général Franco. Mon grand-père qui pendant ladite guerre d’Espagne faisait, selon les conclusions auxquelles je suis arrivée à partir d’éléments éparpillés de l’histoire de famille, du sale boulot pour les staliniens, a pris les jambes à son cou de Madrid à Alicante et sauté sur le dernier bateau à quitter le port avant que celui-ci ne soit bombardé par les Italiens. Dans un raccourci sans doute injuste, aujourd’hui autour de moi je ne vois que des grenouilles de bénitier faisant preuve d’une très petite ouverture d’esprit (ils sont désormais capables de quitter trois jours leur lieu de vie pour aller en vacances à Eurodisney), de la corruption et un semblant de lutte contre la pesanteur des heures qui se traduit par une grande consommation de jeux vidéos et de drogue. En gros, le général a fait du bon boulot. Mais je suis consciente que tout est un état d’esprit. Que les palmiers et la mer sont beaux, que le soleil luit dans le ciel bleu, que les mouettes croassent et que mon chat s’éclate ici. Mais je ne suis pas assez forte pour me maintenir étanche à mon environnement, pas assez concentrée. A terme, je serai probablement devenue exactement comme eux. Si je veux être complètement honnête et sans savoir à qui diantre ça peut intéresser, je viens tout de même de passer ici une dizaine de jours plutôt reposants après un séjour parisien assez bouleversant. La conclusion est donc très simple : Alicante est un endroit formidable pour passer de temps à autre des vacances faites de poisson grillé, plage et festivités débiles.
