Le palimpseste éclairé

2 mai 2012

Être en province

Classé dans 35-45 — Mots-clefs : , , — Alice Marchandise @ 8 h 12 min

Je hais Alicante. C’est un village. Je suppose donc que je hais les villages. Je suis en réalité très contente que les humains, certains humains, aient inventé la ville, l’anonymat, le rythme effréné, les activités multiples et dans l’ensemble, la vie. Ce que j’appelle la vie. Points de regrets de quitter ce lieu si ce n’est la terrasse de mon appartement et parfois la promenade psychédélique de la plage où je cours à intervalles désormais réguliers. Parfois. Je veux dire : parfois la promenade est agréable, d’autres, comme hier, des hordes d’Alicantins endimanchés se dirigent par troupeaux à pas d’escargot, crachant des carcasses de pipas enrobées de leur salive sur la chaussée, vers l’espace « Volvo Ocean Race », un espace spécialement conçu pour le départ d’une course de voiliers qui n’a lieu que tous les deux ans. Le but de ce déferlement : assister à un défilé de jeunes filles concourant au prix de « beautés » du village et se déhanchant en se prenant pour des top models au rythme de chansons de variété avec voix filtrées au vocodeur sur une passerelle bricolée à la hâte et sous les yeux de leur famille émue. (Les élues seront dans un mois et demi environ emmitouflées dans des costumes bariolés avec du doré et des dentelles dessus, puis maquillées outrancièrement, pour tenir la chandelle qui mettra le feu à la statue de polystyrène expansé sur laquelle le comité de voisinage de chaque quartier planche pendant la totalité de l’année, au cours de festivités qui célèbrent sans glamour aucun le solstice de la Saint Jean). N’importe quelle fête païenne ayant existé ferait rougir de honte cette bande de ploucs coincés sous leur parapluie dès que le ciel est un peu gris.

Je hais la province et son goût rance qui plane sur le moindre bout de pavé, la moindre boutique du coin, je hais les vieilles en pantoufles et robe de chambre qui disent du mal des voisins dont elles épient chaque fait et geste derrière un rideau opaque en macramé. Je hais la mesquinerie et la lenteur, cette lenteur qui n’est pas faite de douceur ni de délicatesse, mais d’embouteillage des synapses et d’ennui. Ceci n’est pas incompatible avec le fait qu’au supermarché une barquette de saumon puisse me faire penser à l’ineffable et surtout à l’idée que je me faisais de cet endroit avant d’y être, aux rêves ordinaires qu’un citadin pouvait avoir de construire une mini-ville dans le village, avec les avantages et sans les inconvénients, ce qui est en fait un nonsense, comme diraient les Anglo-saxons. C’est comme essayer d’accoupler un noir avec une bite de 40 cm avec une naine, il y a un choc, une surprise, mais ça ne passe pas, ça ne peut pas passer.

L’ignorance et la structure archaïque et hiérarchisée de la province la clouent dans l’immobilisme presque absolu. Si parfois une feuille tremble au vent, c’est bien parce que le mouvement est consubstantiel au monde. Ici il tend vers le vieillissement des matériaux, tout rouille en laissant une traînée de poussière rouge sur les rebords des fenêtres.

Je hais la province et je m’en vais.

J’ai quelques considérations historiques qui me taraudent et qui fondamentalement me mettent en colère. Alicante est la dernière ville à être tombée sous la main poisseuse et molle du général Franco. Mon grand-père qui pendant ladite guerre d’Espagne faisait, selon les conclusions auxquelles je suis arrivée à partir d’éléments éparpillés de l’histoire de famille, du sale boulot pour les staliniens, a pris les jambes à son cou de Madrid à Alicante et sauté sur le dernier bateau à quitter le port avant que celui-ci ne soit bombardé par les Italiens. Dans un raccourci sans doute injuste, aujourd’hui autour de moi je ne vois que des grenouilles de bénitier faisant preuve d’une très petite ouverture d’esprit (ils sont désormais capables de quitter trois jours leur lieu de vie pour aller en vacances à Eurodisney), de la corruption et un semblant de lutte contre la pesanteur des heures qui se traduit par une grande consommation de jeux vidéos et de drogue. En gros, le général a fait du bon boulot. Mais je suis consciente que tout est un état d’esprit. Que les palmiers et la mer sont beaux, que le soleil luit dans le ciel bleu, que les mouettes croassent et que mon chat s’éclate ici. Mais je ne suis pas assez forte pour me maintenir étanche à mon environnement, pas assez concentrée. A terme, je serai probablement devenue exactement comme eux. Si je veux être complètement honnête et sans savoir à qui diantre ça peut intéresser, je viens tout de même de passer ici une dizaine de jours plutôt reposants après un séjour parisien assez bouleversant. La conclusion est donc très simple : Alicante est un endroit formidable pour passer de temps à autre des vacances faites de poisson grillé, plage et festivités débiles.

14 décembre 2011

Être en train de faire des plans avec Nigel

Classé dans Occidentale — Mots-clefs : , , , , , — Alice Marchandise @ 14 h 48 min

Je vous propose un petit cours d’espagnol en accéléré avec cette vidéo en très bon anglais, sous-titré espagnol:
We only want what\'s best for him

Je ne m’adonne que très rarement aux joies du partage sur internet mais le discours de Nigel Farage est irrésistible. Comme si j’avais gagné au loto et je disais mes quatre vérités à mon patron avant de partir des bureaux en claquant la porte devant mes quatre pov’ collègues ébahis. Un fantasme récurrent. Parmi vous, il va y en avoir un ou deux qui me diront que ce Nigel Farage est un libéral anglais, nationaliste de surcroît.

Du gros cauztoujours car même si je ne partage probablement pas le point de vue de mon copain Nigel sur des questions économiques (je n’en sais rien en fait), je trouve qu’il est tout à fait indispensable de dire ce qui se passe et d’appeler un chat un chat. De faire ce qu’il fait, en somme. Nous vivons actuellement sous une dictature; à la tête de l’Europe, un tas de criminels sans scrupules n’hésitant pas à jeter des millions de citoyens dans la misère et à leur enlever tout pouvoir de décision sur leurs propres vies. Il est fort à parier que devant ce manque flagrant de démocratie, l’extrême droite obtienne de plus en plus de voix. Les « eurofonctionnaires » mettront ça sur le dos des « eurosceptiques » comme Nigel Farage alors que ce sont bel et bien les premiers qui ont mis, et à raison, la classe ouvrière rejointe par la classe moyenne appauvrie, très en colère. Une situation qui n’est pas sans nous rappeler quelque chose, n’est-ce pas? Car cette classe ouvrière de plus en plus mal éduquée, dépolitisée et confuse, ne sera pas en mesure de prendre du recul et de comprendre, par exemple, que lorsqu’un patwon européen qualifie quelqu’un « d’eurosceptique », il ne parle pas de quelqu’un qui n’aime pas l’Europe mais de quelqu’un qui au contraire aime trop cette idée pour ne pas supporter difficilement de voir ce que l’on en a fait.

Une histoire passionnante, des liens dans tous les sens, du partage, du mouvement transfrontalier, des espoirs et des envies communes, tout ça transformé en hachis parmentier, en grosse machine ennuyeuse bourrée d’égos surdimensionnés, dont le seul objectif est de répartir l’argent du bas vers le haut en bonne conscience. Les photos des Présidents et Chanceliers des républiques française et allemande successifs la larme à l’oeil devant les monuments au morts de la I ou II GM me font bien marrer.

La machine est d’une efficacité surprenante. Les résultats sont palpables au quotidien pour qui vit en province en Espagne, par exemple. Sans compter que nous revenons en arrière. Je ne pourrai pas donner à mes hypothétiques enfants ce que mes parents m’ont donné, ils ne disposeront plus d’une bonne éducation, ni d’une bonne santé et encore moins d’un avenir. Je m’en tirerai correctement si j’arrive à leur transmettre l’amour de la lecture mais j’en ferai des chômeurs déprimés. Trop critiques pour intégrer un système qui considère qu’un Etat n’est rien d’autre qu’une grosse entreprise capitaliste. L’ascenseur social, c’est vers le sous-sol qu’il va.

Nous en venons à l’aboutissement d’un processus mû par une idéologie bien identifiée par Jacques Rancière, qui a pris de plus en plus d’ampleur au cours de ces dernières trente années et qui est celle de la haine de la démocratie. J’y ai moi-même succombé à plusieurs reprises voulant interdire de vote tous les analphabètes fonctionnels. Les hommes politiques n’aiment pas la démocratie, ils n’aiment pas le désordre, ils n’aiment pas la pluralité des voix. Il suffit de voir comment ils manipulent les fils du pouvoir, manigancent les élections, comment ils nous mènent en bateau. Nous ne sommes là que pour payer. L’Etat est la seule entreprise qui peut se permettre de nous pomper les sous sans autorisation lorsque nous ne répondons pas à ses sollicitations. Ils le mériteraient bien pourtant que l’on ne paye plus d’impôts vu que le pacte social, ils se le passent par la raie des fesses, veuillez bien excuser ma vulgarité.

Je suis très en colère, la bonne nouvelle étant pour moi, qui ai partagé mon banc d’école avec un tas de monde qui sévit aujourd’hui à Bruxelles après avoir eu une jeunesse plus ou moins de gauche, qu’au moins je ne suis pas et je ne serai probablement jamais du côté des méchants.

10 août 2011

Être loin

Classé dans Femme — Alice Marchandise @ 14 h 58 min

Je songe à ce qui nous a uni. Je songe au moment d’ivresse première. Nous nous sommes lus avant même de nous connaître. Ce que T. écrivait m’intéressait et ce que j’écrivais intéressait T. Nous écrivions soudain pour au moins une personne au monde. Nous avons écrit pour nous séduire, pour nous énerver, pour nous trouver, nous distancer, nous retrouver. Nous avons joué. Puis nous nous sommes fréquentés, souvent, et le soir en rentrant nous écrivions pour demeurer ensemble encore. Pour sortir ce qui était malencontreusement resté dans l’encrier. Je simplifie un peu. Nous avons parfois brouillé les pistes, nous avons parfois cherché d’autres lecteurs, par exemple. Ensemble, plus tard, nous avons moins écrit non pas parce que nous étions ensemble, ce que j’ai pu croire longtemps, mais parce que nous ne pouvions plus écrire pour l’autre, à qui nous disions tout. Nous avions perdu notre confort, le lecteur conquis avait été si conquis que nous avions fini par l’épouser. Et il était hors de question de mettre cet état de fait en danger. C’est une vision de choses. Lorsque nous ne sommes pas ensemble, l’envie d’écrire revient avec l’idée vague que nous aurons à nouveau au moins un lecteur que nous intéresserons, un lecteur stimulant. C’est facile et c’est confortable, et peut-être que je devrais m’en demander davantage, mais la question ne se pose pas ouvertement, elle ne se pose pas en ces termes, quand j’écris je pense toujours à lui mais je ne me dis pas que je me repose sur lui.

Je dis ça à l’heure qu’il est et là où je suis, c’est-à-dire, loin de lui, en Bretagne, où j’écris ce que j’écris et où cette distance de l’autre semble finalement un peu absurde, elle rend les situations bizarres. J’écris en laissant de côté la question des lecteurs pour pouvoir avancer. Mais quand la nuit tombe surgissent les questions que j’avais écarté comme des fantômes qui hantent un peu et qui m’épuisent. Je dors et comme souvent cette année, je rêve de chats.

Je ne suis plus consommée par des affaires qui ne m’appartiennent pas. Je progresse si tant est que se calmer puisse équivaloir à un progrès.

L’envie d’abattre les cartes définitivement s’empare souvent de moi sans que je sache exactement ce que ça veut dire. Avouer publiquement ma lâcheté, sûrement, avouer qu’il est dur pour moi d’abandonner une certaine ambition concernant non seulement ce que j’écris mais la totalité de ma personne. Avouer que me mettre sur le petit piédestal sur lequel je me mets souvent c’est surtout une façon de ne pas me regarder. Accepter ce que l’on est et aimer simplement ce que l’on est sans avoir la tentation de hisser un peu la barre, la clé de bien de choses et une tache insurmontable à bien des égards. Les phrases sans verbe et un souvenir proche de ma prétention, de mon regard hautain et à son tour le regard de M. sur un de mes chapitres qu’il trouve verbeux. Le 13 mars 2008 où, attablée dans un restaurant italien proche du canal, je déclarais à P. que j’étais le meilleur écrivain du monde. Je ne me souviens pas de ce que j’écrivais à l’époque. Je crois bien que je n’écrivais rien.

Cet endroit, ce blog et ce texte, ici, que je publie pour lui parler encore, comme la seule valable et unique façon de lui déclarer inlassablement mon amour. L’envie d’abattre les cartes comme on se décide enfin un jour à ne pas s’embellir artificiellement tout en sachant qu’on finira par créer une habitude, tout en sachant que la fin du mystère peut précipiter la fin d’autres choses.

23 juillet 2011

Être fou (2)

Classé dans 35-45,Occidentale — Mots-clefs : , , , , — Alice Marchandise @ 19 h 45 min

Mona rentre dans l’appartement comme une tornade, avec sa petite robe violette, ses talons d’été qui lui font une belle paire de jambes et son sac à dos qu’elle pose sur la table où se trouve un bouquin de Kundera.
- « Encore Kundera, en voilà un qui a fait beaucoup de mal à notre génération ». Elle s’assoit en face de moi tandis que mon univers tremble à nouveau sur ses fondations aussi béantes que la faille de San Francisco.
- « On comprend le problème rien qu’en examinant les titres de son œuvre de près. Les Amours Difficiles, hein, réfléchissez un peu. »
Je n’ai pas tellement envie de réfléchir ou alors, j’ai envie de réfléchir à d’autres choses et, de toute façon en ce qui me concerne, la réflexion s’arrête là où débute la synesthésie. Je me vois à 18 ans dans un train qui me conduit à Budapest, absorbée par l’Immortalité, rêvant d’être un jour une femme aussi digne que Bettina Brentano. Je me vois en train d’offrir ce livre à ma cousine (c’était l’époque où j’offrais des cadeaux à mes cousines) qui ne lisait jamais mais qui fut exceptionnellement absorbée par celui-ci de bouquin, qu’elle dévora en une nuit. Je vois mon ex-amie de Budapest qui un jour m’effraya et à qui je ne parle plus. Malgré moi j’acquiesce. La légèreté de l’être, l’éternel retour, la mort : les problèmes se posent en d’autres termes désormais et nous pouvons considérer Kundera comme un écrivain pour adolescents tardifs (message personnel : ne bondis pas sur ta chaise). Les choix sont faits, nous les faisons très tôt : il ne s’agit donc plus de regretter les autres choix, les autres possibilités qu’on a volontairement écarté, qui ne sont plus là. À quoi bon ? Ils n’existent plus.

Outre à mes kilos de trop et à ma bronchite chronique, dernièrement je pense à la folie. C’est que ces derniers temps tout me semblait fou. Les vies que nous menons me semblent folles. L’état du monde me semble fou. Les hommes politiques sont fous, mes voisins et mes amis sont fous, les blogueurs sont fous, mes collègues sont fous, mon couple est fou. Mes parents sont fous. J’ai le plus grand respect pour les extralucides comme Foster Wallace et j’ai envie de pleurer quand je pense qu’il s’est pendu. Se suicident les 100% fous et les 100% lucides. Je considère aussi fortement la possibilité contraire : tout va bien et la folle, c’est moi. T. qui sait très bien là où le bât blesse me le dit : « tu vois la folie partout, c’est peut-être toi qui est folle. » Voici une certitude : essayer de percer le mystère de la folie en continu rend fou.

Et puis la fête. Teresa par exemple est devenue folle. Je lui dis : « tiens, puisque tu pars en voyage profite pour faire la fête », notre échappatoire à tout. Mais on n’a plus forcément le cœur à ça : il y a la fête et il y a le lendemain. J’ai fait la fête à Paris. En rentrant ivre sur le retour j’ai croisé un imbécile qui voulait me faire un bisou et qui est allé jusqu’à me mettre la main à l’entrejambe, par dessus mon pantalon (fort heureusement). Il va sans dire qu’il m’a gâché la fête. Aussi, après la fête il y a la solitude, qu’on ne vit pas très bien après la fête. Après la fête il y a les rides, les factures et la gueule de bois. La responsabilisation instantanée et sans douleur n’existe pas.

Je sens qu’il va me falloir une chute ou une conclusion à cette tirade que je ne trouve pas, comme je ne parviens toujours pas à percer le mystère de la folie. Je me dis parfois qu’il y a deux sortes de personnes qui écrivent : celles qui réfléchissent à l’Amour et à la Mort et celles qui réfléchissent à la Folie, ce qui n’est pas pareil en dépit du fait que la plupart des psychologues diraient qu’il s’agit bel et bien du même schmilblick, mais les psys, c’est connu, n’ont jamais rien compris à la littérature. Kundera, catégorie 1, Foster Wallace, catégorie 2. Dostoïevski, catégorie 2, Anna Gavalda, catégorie 1 (pardon, c’était facile). Mais ça n’a rien à voir avec le fait de bien écrire ou pas. Bolaño catégorie 1, tous les écrivains de polars catégorie 2, etc. Je continue à essayer d’écrire et nul doute que si j’y parviens, je serai dans la catégorie 2. La preuve : mon narrateur pour la deuxième partie est un pénis. Et j’ai rêvé de bites qui parlent toute la nuit.

17 juillet 2011

Être une bombe

Classé dans 35-45,Femme — Mots-clefs : , — Alice Marchandise @ 23 h 32 min

Lionel messi, ce petit curé, peut aller se brosser, les Brésiliens aussi.

15 juillet 2011

Être dans le bain

Classé dans CSP+ — Mots-clefs : , , , — Alice Marchandise @ 13 h 13 min

La veille, avant de me laisser masser par des trombes d’eau de mer, je m’étais relue sans que cela me provoque de l’urticaire – dernièrement je suis proie aux manifestations cutanées de mes états d’âme et ce n’est pas toujours joli – joli. J’étais contente de ce que j’avais écrit, voire euphorique : ce n’était pas si mal, même si je suis plus tard rentrée dans des débats intérieurs où je m’interrogeais sur mon degré d’exigence. Ce n’était pas si mal ; j’avais tellement craint d’affronter ma production pendant un an, que je ne l’avais tout simplement pas fait. Les peurs sont vraiment une grosse merde, ai-je pensé, et je me suis souvenue de cette vieille blague espagnole :

- ¿Qué prefieres el susto o la muerte ?
- El susto
- Bouh
- Menuda mierda de susto
- Culpa tuya, haber escogido la muerte.

J’étais courageuse autrefois ce qui explique un nombre élevé d’errances et d’erreurs à mon compteur que j’assumais plus facilement il y a quelques années. J’en étais même fière. Le général Spinoza, l’un des seuls blogueurs que je suis toujours, avait publié il y a un an une liste non exhaustive de ses échecs et cela m’avait semblé masochiste et pervers. J’avais eu l’impression en le lisant d’avoir fait demi-tour dans le temps et de me retrouver encore (cauchemar) avec mes anciens camarades de Science Po, traumatisés de ne pas avoir réussi le concours de Normal Sup. Sans transition, j’ai également remarqué que nos dirigeants sont toujours d’une façon ou d’une autre, des frustrés de l’enseignement, qu’ils n’aient pas réussi l’école primaire, le secondaire, le bac ou un concours prestigieux, ils portent en eux un sentiment d’échec lié à un système de sélection relativement arbitraire mais pratique et cela me fait peur. Une peur justifiée, en l’occurrence. Aussi, les Français sont vraiment des cons parfois et ils ont le pouvoir de se compliquer l’existence là où il faut savoir passer son chemin.

12 juillet 2011

Être poète

Classé dans Femme — Mots-clefs : , , , , — Alice Marchandise @ 11 h 14 min

Dans un jardin du 18ème, le chaman occitan débitait de longues diatribes en hurlant. Les quelques mots que nous captions, dans l’air et dans leur sens, étaient excessifs, mal placés, usaient de clichés et de superlatifs. Ce n’était pas bon. Mais quelqu’un a dit qu’il ne fallait pas critiquer la poésie. En général il ne faut pas critiquer ce qui est fait – surtout si on ne fait pas grand-chose. On a pourtant bien envie de critiquer et de ne pas respecter la sensibilité de l’auteur quand elle ne fait aucun sens pour l’autre. Si elle ne fait de sens que pour son auteur, alors qu’il la garde pour lui, sa sensibilité. Monde cruel.

A Paris, on n’y croit pas un mot à la poésie, à force ; à Paris, dans la genèse des temps, quelqu’un s’insurgea contre ce « il ne faut pas critiquer » et depuis tout devint critiquable, même si on lit Michaux dans les toilettes.

En Amérique Latine, ils sont tous poètes : l’élite du continent. Je fus leur fille adoptée et leur espoir fugace à vingt ans. Ils étaient enthousiastes et accueillants, exubérants et souvent ivres. La valeur la plus respectée était la pugnacité loin devant l’intelligence. La poésie et la révolution étaient des institutions même si l’érosion du 20ème siècle avait bien fait les choses et tout ceci n’avait qu’un sens relatif ; c’était des social-traîtres. Je devais leur rappeler leur jeunesse quand je jurais devant Dieu que pour ce qui était de moi, la social-traîtrise n’aurait jamais ma peau. En réalité ce mot, social-traître, aller changer ma vie quelques années plus tard. A l’époque, en cherchant, j’aurais pu en avoir une certaine intuition.

J’ai récemment appris la mort d’une de ces poétesses, juive mexicaine, qui m’avait accueillie à Jérusalem et qui parlait de mes yeux comme le meilleur des amants. Je ne sais plus si j’ai répondu à la dernière lettre qu’elle m’a écrite. Esther Selligson était mystique et aérienne. Ses cheveux frisés flottaient au-dessus de sa tête comme une couronne d’épines version allégée et plus confortable. Son fils s’était pendu et elle faisait des stages d’étude de la kabbale dans le silence du désert du Néguev, pour oublier je suppose ou essayer du moins. Plus tard j’ai moi-même oublié la poésie, Esther Selligson et tous les autres. J’ai décrété que un, la poésie, personne ne s’y intéressait et que deux, si les femmes occupaient ce terrain, c’était bien parce que personne ne s’y intéressait. Esther Selligson était d’ailleurs la maîtresse d’un homme de pouvoir dans les lettres, qui était aussi d’une certaine façon mon mentor. Rien à voir avec la poésie, il était critique littéraire. Souvent je me demande si les mots lui arrachaient des larmes.

9 juin 2011

Être de retour

Classé dans 35-45,CSP+ — Mots-clefs : , , , , , — Alice Marchandise @ 23 h 15 min

Lorsque j’ai écouté en avant-première le disque réalisé et enregistré dans la province d’Alicante au mois de mai 2011 par nos amis M. et G., j’ai tout de suite pensé à John Surman. J’aurais pu penser à Gainsbourg ou à un enfant apprenant à jouer de la guitare mais j’ai pensé à Surman, ce qui m’a projeté très loin dans l’espace-temps, étant donné que John Surman je ne l’avais pas écouté depuis 1990-1991. Quelqu’un de bien m’avait enregistré une cassette avec The Amazing adventures of Simon Simon, et comme j’étais tout de même beaucoup plus jeune et que je m’initiais plus ou moins à la musique, et bien j’ai cru qu’en gros, la musique c’était ça, je veux dire par là que je vivais parmi une relative élite culturelle et que je n’en avais pas la moindre conscience. J’aurais pu fréquenter des admirateurs de Milly Vanilly ou de Modern Talking mais non, je fréquentais des gens qui dans le meilleur des cas écoutaient Zorn ou Surman, dans le pire, Zappa ou Reich. Cela donne sociologiquement plus de chances dans une vie, cela donne aussi, bêtement, des frissons. A l’époque cela ne s’arrêtait pas, j’écoutais, je lisais et j’étais une page presque vierge. J’y pense, je me souviens, de retour dans ce pays, parce que c’est dans ce pays que ça se passait et parce que je retourne à une langue que j’avais un peu abandonnée, que je retrouve, et que j’ai retrouvé aussi, dans cette langue autour de laquelle on réfléchit énormément ces derniers temps, un de ces vieux frissons, que dieu me pardonne de l’avoir abandonnée si longtemps, en lisant Roberto Bolaño.

Luego me desperté. Pensé : yo soy el recuerdo. Eso pensé. Luego volví a dormir. Luego me desperté y durante horas, tal vez días, estuve llorando por el tiempo perdido, por mi infancia en Montevideo, por rostros que aún me turban (que hoy incluso me turban más que antes) y sobre los cuales prefiero no hablar. Luego perdí la cuenta de los días que llevaba encerrada. Desde mi ventanuco veía pájaros, árboles o ramas que se alargaban desde sitios invisibles, matojos, hierba, nubes, paredes, pero no veía gente ni oía ruidos, y perdí la cuenta del tiempo que llevaba encerrada. Luego comí papel higiénico, tal vez recordando a Charlot, pero sólo un trocito, no tuve estómago para comer más. Luego descubrí que ya no tenía hambre. Luego cogí el papel higiénico en donde había escrito y lo tiré al wáter y tiré la cadena. El ruido del agua me hizo dar un salto y entonces pensé que estaba perdida. Pensé : pese a toda mi astucia y todos mis sacrificios estoy perdida. Pensé : qué acto más poético destruir mis escritos. Pensé : mejor hubiera sido tragármelos, ahora estoy perdida. Pensé : la vanidad de la escritura, la vanidad de la destrucción. Pensé : porque escribí, resistí. Pensé : porque destruí lo escrito me van a descubrir, me van a pegar, me van a violar, me van a matar. Pensé : ambos hechos estan relacionados, escribir y destruir, ocultarse y ser descubierta. Luego me senté en el trono y cerré los ojos. Luego me dormí.

Je ne cite qu’un petit paragraphe parmi les 5 pages que j’aurais voulu écrire et qui m’ont donné du bonheur en barre, cela ne m’arrivait plus depuis longtemps, je veux dire par là qu’il s’agit d’un de ces bonheurs qui vous tient par les tripes et qui n’a rien à voir avec d’autres bonheurs, avec la balle envoyée au fil de la ligne par un Federer inspiré, ni avec la dégustation de la meilleure paella d’Alicante sous des magnolias centenaires, il n’a rien à voir avec rien.  J’ai pensé moi-même à cette poétesse enfermée dans les toilettes de l’université envahie par les militaires qui décrit son désarroi en mélangeant rythme, humour et puis un tas de trucs qui n’ont, non plus, rien à voir avec rien et j’ai pensé à Cortázar, à Rocamadour, à celui qui jeune m’avait poussé à écrire et à tous ceux qui le font encore et que j’ignore, j’ai pensé à mes vieux frissons sur fond de Surman et de vagues électroniques, et j’ai pensé à tout ça sans me sentir vieille mais en méprisant tout de même un petit peu le manque de puissance de la littérature française de ces derniers temps qui s’engage sur les chemins dits expérimentaux pour cacher son manque de bravoure, et j’ai pensé qu’après tout j’avais une chance inouïe pour un tas de raisons qui n’ont sûrement rien à voir, non plus, avec tout ça.

1 avril 2011

Être libre de s’exprimer

Classé dans CSP+,Occidentale — Mots-clefs : , , — Alice Marchandise @ 18 h 13 min

Nous parlions de liberté d’expression et de télé avec M. et E. en mangeant des saucisses sur notre terrasse à la tombée de la nuit. Dans la pénombre, la brise agitait doucement le drapeau de l’Espagne hissé sur le haut du château de Santa Barbara et les mouettes tournoyaient en croassant dans le ciel. T. était pour la liberté d’expression, je veux dire par là qu’il défendait même la liberté d’expression d’Eric Zemmour, poursuivi par la Licra pour je ne sais quels propos ineptes sur les Noirs et les Arabes. T. aime pousser le bouchon, ce qui m’a toujours fait craquer, cette provocation des esprits bien pensants. Cette conversation conjoncturelle dans l’atemporalité du printemps naissant me donnait l’impression, comme dirait Godard, d’être dans un roman de Don de Lillo. M. expliquait à T. qu’Eric Zemmour disait faux, j’expliquais à T. que, quoi qu’il en soit, la liberté d’expression à la télévision était une vaste blague. Et M. en rajoutait : nous étions inégaux donc la liberté d’expression en particulier et les droits de l’homme en général étaient une croyance, une religion. Il était chamboulé par la guerre contre la Libye. Qui sommes nous pour aller en guerre contre quelqu’un ? « On ne fait pas la guerre. » Quelque part il avait raison et quelque part j’avais raison aussi: peut-on assister au massacre d’une population sans intervenir ? Les arguments utilisés par les gouvernements pour aller en guerre n’étaient qu’une sombre excuse pour défendre des intérêts autres. Le pouvoir rend cynique. Pour autant, ils n’étaient pas faux. Je disais à M. en mâchant mon lard sous ce drapeau, qu’en Espagne, il y a 75 ans, les républicains auraient espéré un peu plus d’aide étrangère.

Je comprends M. ; estimer que l’on a raison par-dessus autrui relève d’une certaine mégalomanie, d’un certain degré de ce qu’on appelle communément du stalinisme. Bourdieu : il faudrait que les journalistes se mettent à avoir un sens critique de leur métier. La veille sur le labeur d’autrui est nécessaire. La dénonciation des confrères taches aussi. Cela revient à donner un rôle de premier ordre au journaliste or le journaliste met-il autrui en danger ? Est-il un docteur de la pensée ? De quel ordre sont ses responsabilités ? Un docteur maladroit ne prend pas un scalpel. Un pilote saoul ne prend pas les commandes d’un avion. 20 ans après avoir affiché la photo de Bourdieu au-dessus de mon bureau, je néglige ce que je fais mais je demeure très douée pour me trouver des excuses : je m’adresse à des analphabètes, personne ne me lit ou alors ce sont des chefs d’entreprise de droite, ce qui revient au même. Ils ne méritent pas que je gaspille de l’énergie à faire correctement ce que j’ai à faire quand je peux le faire n’importe comment en beaucoup moins de temps ; ils n’y verront aucune différence. Le travail négligé des journalistes, et par négligé j’entends, de connivence avec le pouvoir, sans vérification, en donnant plus la parole aux uns qu’aux autres, en se prétendant neutre, etc, ce travail là sape les esprits, le travail négligé des docteurs sape le corps et il est beaucoup moins évident de se montrer cynique face à la mort d’un corps d’homme que face à la mort d’un esprit, ce dont les hommes de pouvoir sont plutôt preneurs.

La conscience de faire ce travail de sape existe rarement. L’ego des journalistes est phénoménal. Ils sont des véhicules d’immobilité sociale : ils ferment et verrouillent des portes sur l’ordre du monde plutôt que de les ouvrir alors que leur boulot serait de rendre accessible le monde entier à ceux qui s’y intéressent. En France, ils parlent de l’épiphénomène Eric Zemmour ou de l’intérêt de débattre du nucléaire alors que le monde explose. On connaît la chanson et on aurait envie qu’ils ferment leur gueule, non ? Le temps qu’on donne les armes aux citoyens pour se défendre.

Je fus jeune et staliniste. La liberté d’expression oui, tant qu’on ne dit pas de conneries dangereuses. Le droit de vote pour tout le monde, oui, tant qu’on est capable d’analyser un discours. Et les journalistes, tous en camp de rééducation. Aujourd’hui je suis vieille et je me modère : les processions pour la Sainte Vierge sous mon balcon sont folkloriques. La télévision aussi.

25 février 2011

Être une pompeuse d’énergie

Classé dans Femme,Occidentale — Mots-clefs : , — Alice Marchandise @ 0 h 44 min

Je suis désolée de ne pas avoir voulu donner de mes nouvelles : j’observais le roc marron sur lequel s’élève le vieux château qui règne, entouré de ses mouettes, sur la ville endormie. J’ignore encore si je trouverai ici l’énergie des femmes méditerranéennes qui promènent leur franc-parler aiguisé par la chaleur et le soleil dans les rues jonchées de débris et de bâtiments de mauvaise qualité, inachevés parfois, laissés ouvertement à l’abandon. Pourquoi faire ? Il me semble que c’est la question qu’on se pose parfois ici. Inutile de cacher la misère. On n’a plus le temps de s’attarder à faire de la diplomatie de comptoir lorsque les choses sont comme elles sont et qu’il devient pressant comme une envie de pisser d’appeler un chat un chat. Des conséquences on s’en fout, ou plutôt, on fait avec.

Il est difficile de revenir dans les anti-chambres feutrées du non-dit velouté lorsqu’on vit en Méditerranée occidentale et on se surprend à mépriser les trois intellectuels mous qui sont l’élite de la ville et qui ont les yeux rivés vers la pluie. Les défilés des confréries catholiques du quartier, s’entraînant à transporter des poids lourds à l’aveuglette à minuit sous mon balcon, manquent beaucoup moins de panache. Pâques, bientôt.

Mais je n’y vis pas encore. Je ne connais personne et je me comporte comme si je venais de déménager à Los Angeles. Je cours avec de la musique dans les oreilles près de la plage, hypnotisée par les dessins psychédéliques du trottoir, j’arrête la clope, je mange des légumes, j’avale des anti-dépresseurs avec mon thé du matin. Mes voisins font de la musculation sur leur terrasse en écoutant un mélange insupportable de bakalao, de rap et de r&b de mauvaise qualité. Ils se gavent de comprimés multivitaminés pour développer leurs muscles aux bras. Mon mari en fait une jaunisse.

J’ai cousu un bouton, ce qui n’est pas un événement transcendent mais bel et bien un fait rare qui mérite d’être signalé. Je fais des rêves agréables mais agités où l’on se dispute ma présence et mon charisme est aussi mystérieux que manifeste. La nuit tombe le week-end sur les transats du solarium où, enfin ivres, nous fumons un pétard d’herbe locale, sains et saufs sur ce mobilier en plastique blanc, qui ne pourra, par la force de la chimie, jamais devenir poussière.

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