Le soleil inonde ma chambre dans la journée. Mon écran est au maximum de sa luminosité et je me lève toutes les heures pour regarder les paons par la fenêtre. Ils deviennent de plus en plus scandaleux. Depuis deux jours les traces blanches des avions strient le ciel, à nouveau, le monde reprend son rythme : j’aurais préféré l’ignorer. Je suis un peu nerveuse aujourd’hui, vers 16 heures, je vais courir dans les champs pour me détendre.
A 19 heures, Ulrika, Suédoise, et Ben, Américain, dansent sur une chorégraphie de Deborah Hay dans la salle Sainte Lucie, située à l’extrémité de l’aile droite du couvent. Je suis un peu gênée de les voir bouger à deux mètres de moi, tandis que je sirote un verre de vin rouge, les jambes croisées, emmitouflée dans une couverture. Je ne comprends pas grand-chose à la danse contemporaine mais après la représentation nous discutons, quelles sont les indications du script (score, marque, à une lettre et demie près de scar, cicatrice) original ? Quelle intention se cache derrière l’exercice ? What if what I am is what I need ?
J’en apprends tous les jours.
Jan annonce ma lecture pour après le dîner, tout le monde est convoqué. Nous sommes une vingtaine à occuper les murs, seuls quatre parmi eux parlent français. L’exercice peut donc paraître absurde, mais j’ai envie de tester la sonorité des mots, j’ai surtout envie de partager avec les autres ce que je fais, avec les moyens du bord. Je m’enferme dans la salle média pendant que Marcus prépare sa gelée au Sauternes qui accompagnera le foie gras en entrée, et je lis mon premier chapitre devant des fauteuils vides. Je bois du pastis pour faire passer le petit nœud que j’ai dans l’estomac.
Le dîner est un véritable chez d’œuvre. Soupe aux orties et aux morilles, foie gras accompagné donc d’une gelée au Sauternes et d’un verre de champagne, lapin et gratin de patates caramélisées. J’ai un peu de mal à avaler mon lapin : ce matin, Eric, un mec du coin qui se porte volontaire pour aider Jan à entretenir les lieux, en a rescapé un minuscule de la forêt, égaré. Nous l’avons appelé Pafy, je l’ai tenu dans les mains et maintenant je suis en train de manger sa mère…Valdimar, véritable lord of the sea islandais, fan de Jodorowski, mène la conversation de sa voix caverneuse et nous fait mourir de rire avec la genèse de la culture de la banane dans son île. « We are very cocky, if we want to make bananas, we make bananas ! »
Nous sommes détendus. Je file en douce rescaper mon ordinateur de la salle média. Je m’assois pendant qu’ils discutent sur la table à côté, l’ordinateur sur les genoux et je commence à lire, après une brève introduction, au premier silence venu. Les lumières sont éteintes dans le Dinig Room, deux candélabres illuminent la pièce. Je gesticule, je représente mon texte, je le déclame. Ça vient tout seul. Je joue la comédie, j’ajoute un ou deux mots pour aider à la compréhension, change d’intonation pour marquer les différences entre les moments où la narratrice réfléchit à voix haute et les autres, où elle parle avec le patron du bar. Ils ont l’air fascinés.
Je me dis que le cerveau humain est un mystère. Plus tôt, dans la journée, j’ai lu cet article éberluée. Une adolescente Croate se réveille de son coma en parlant couramment allemand. Moi, je lis mon texte telle une comédienne professionnelle. D’où me vient cette capacité ? Je suis comme dépassée par moi-même. Mon texte, quant à lui, parle de ce médecin qui coupe le pénis de son patient en trois, dans un moment de folie. Qu’est-il advenu dans la tête de cet homme ?
L’auditoire s’intéresse au patient, mon texte moins, mais je leur explique: dans la vraie vie, puisque l’histoire est vraie, il a obtenu 500 000 euros de dédommagements mais n’a jamais récupéré sa fonction érectile. Sa femme l’a quitté. Ils veulent savoir un tas de choses, depuis quand, comment, où vais-je ? Je réponds comme je peux. Puis, ils m’applaudissent, chaleureusement, longuement. Je crois bien que je souris aux anges, probablement toute rouge car je sue un peu. L’écrivain californien me tape sur l’épaule, Jan m’embrasse longuement sur la joue. « I really want to read your book. » Nous enchaînons sur la tatin, que je dévore.