Le palimpseste éclairé

3 mai 2010

Être intime

Classé dans : Femme — Mots-clefs :, , — Alice Marchandise @ 18 h 01 min

De quoi parlons-nous quand nous parlons vraiment ? Celui qui circule dans le monde sans pouvoir partager, parler de ses peurs, ses angoisses, ses joies, ses frustrations, ses rêves peut-il avoir une chance d’être un peu heureux ? Persisterons-nous encore longtemps à considérer que la pudeur et la timidité sont des qualités ? Il faudrait un jour pouvoir se débarrasser des voiles qui nous protègent car nous risquons la perpétuité sur des îlots déserts entre lesquels ne se dresse aucun pont.

Je pensais hier aux mâles car je suis féministe jusqu’au dernier degré. Je considérais avec tristesse les angoisses qui peuvent être les leurs. La virilité est une dictature. Ce qu’on entend communément par virilité ( boys don’t cry au sens large: bander en une demi seconde devant le premier sein nu venu, assurer protection, ne jamais montrer d’émotion, d’hésitation, etc.) est un discours sans doute démodé mais aucun autre discours n’est venu combler la faille qui s’ouvre. Les hommes ont besoin de parler aux hommes, je veux dire, vraiment. Les hommes ont besoin de prendre ces risques qui ne le sont pas. Qui leur en tiendrait rigueur hormis les imbéciles ?

C’est peut-être là l’un des seuls avantages dont disposent les femmes à qui, depuis longtemps, on a appris à parler de l’intime : attention, parler de l’intime ne veut pas forcément dire parler depuis l’intimité. Parler de soi n’est pas forcément intéressant en soi, c’est d’ailleurs plutôt le contraire. Parler de l’intime sans y être vraiment est une façon comme une autre de ne pas vraiment parler de soi tout en s’exhibant, une maladie narcissique relativement commune. Et ça n’intéresse personne. Mais il est peut-être plus compliqué de garder les voiles quand certains sujets sont abordés.

Je sais, quant à moi, que mes plus grands bonheurs sont nés de l’intimité atteinte avec quelqu’un d’autre, cette intimité rend la compréhension plus ronde, plus globale, elle permet parfois de ne plus parler, car le moindre geste parle à notre place.

23 avril 2010

Être devant

Classé dans : CSP+, Femme — Mots-clefs :, , , , , , , , , , — Alice Marchandise @ 13 h 31 min

Le soleil inonde ma chambre dans la journée. Mon écran est au maximum de sa luminosité et je me lève toutes les heures pour regarder les paons par la fenêtre. Ils deviennent de plus en plus scandaleux. Depuis deux jours les traces blanches des avions strient le ciel, à nouveau, le monde reprend son rythme : j’aurais préféré l’ignorer. Je suis un peu nerveuse aujourd’hui, vers 16 heures, je vais courir dans les champs pour me détendre.

A 19 heures, Ulrika, Suédoise, et Ben, Américain, dansent sur une chorégraphie de Deborah Hay dans la salle Sainte Lucie, située à l’extrémité de l’aile droite du couvent. Je suis un peu gênée de les voir bouger à deux mètres de moi, tandis que je sirote un verre de vin rouge, les jambes croisées, emmitouflée dans une couverture. Je ne comprends pas grand-chose à la danse contemporaine mais après la représentation nous discutons, quelles sont les indications du script (score, marque, à une lettre et demie près de scar, cicatrice) original ? Quelle intention se cache derrière l’exercice ? What if what I am is what I need ?

J’en apprends tous les jours.

Jan annonce ma lecture pour après le dîner, tout le monde est convoqué.  Nous sommes une vingtaine à occuper les murs, seuls quatre parmi eux parlent français. L’exercice peut donc paraître absurde, mais j’ai envie de tester la sonorité des mots, j’ai surtout envie de partager avec les autres ce que je fais, avec les moyens du bord. Je m’enferme dans la salle média pendant que Marcus prépare sa gelée au Sauternes qui accompagnera le foie gras en entrée, et je lis mon premier chapitre devant des fauteuils vides. Je bois du pastis pour faire passer le petit nœud que j’ai dans l’estomac.

Le dîner est un véritable chez d’œuvre. Soupe aux orties et aux morilles, foie gras accompagné donc d’une gelée au Sauternes et d’un verre de champagne, lapin et gratin de patates caramélisées. J’ai un peu de mal à avaler mon lapin : ce matin, Eric, un mec du coin qui se porte volontaire pour aider Jan à entretenir les lieux, en a rescapé un minuscule de la forêt, égaré. Nous l’avons appelé Pafy, je l’ai tenu dans les mains et maintenant je suis en train de manger sa mère…Valdimar, véritable lord of the sea islandais, fan de Jodorowski, mène la conversation de sa voix caverneuse et nous fait mourir de rire avec la genèse de la culture de la banane dans son île. « We are very cocky, if we want to make bananas, we make bananas ! »

Nous sommes détendus. Je file en douce rescaper mon ordinateur de la salle média. Je m’assois pendant qu’ils discutent sur la table à côté, l’ordinateur sur les genoux et je commence à lire, après une brève introduction, au premier silence venu. Les lumières sont éteintes dans le Dinig Room, deux candélabres illuminent la pièce. Je gesticule, je représente mon texte, je le déclame. Ça vient tout seul. Je joue la comédie, j’ajoute un ou deux mots pour aider à la compréhension, change d’intonation pour marquer les différences entre les moments où la narratrice réfléchit à voix haute et les autres, où elle parle avec le patron du bar. Ils ont l’air fascinés.

Je me dis que le cerveau humain est un mystère. Plus tôt, dans la journée, j’ai lu cet article éberluée. Une adolescente Croate se réveille de son coma en parlant couramment allemand. Moi, je lis mon texte telle une comédienne professionnelle. D’où me vient cette capacité ?  Je suis comme dépassée par moi-même. Mon texte, quant à lui, parle de ce médecin qui coupe le pénis de son patient en trois, dans un moment de folie. Qu’est-il advenu dans la tête de cet homme ?

L’auditoire s’intéresse au patient, mon texte moins, mais je leur explique: dans la vraie vie, puisque l’histoire est vraie, il a obtenu 500 000 euros de dédommagements mais n’a jamais récupéré sa fonction érectile. Sa femme l’a quitté.  Ils veulent savoir un tas de choses, depuis quand, comment, où vais-je ? Je réponds comme je peux. Puis, ils m’applaudissent, chaleureusement, longuement. Je crois bien que je souris aux anges, probablement toute rouge car je sue un peu. L’écrivain californien me tape sur l’épaule, Jan m’embrasse longuement sur la joue. « I really want to read your book. » Nous enchaînons sur la tatin, que je dévore.

21 avril 2010

Être en communauté d’artistes

Classé dans : 35-45, CSP+, Occidentale — Mots-clefs :, , , , — Alice Marchandise @ 12 h 33 min

(Tout ça manque un peu de cocaïne, je voulais commencer par là. Tout ça manque un peu de nez. Il n’est jusqu’ici question que de doigts : j’ai tapé, j’ai roulé des gnocchis, j’ai applaudi, j’ai tenu des verres, j’ai fait monter une coccinelle qui se promenait dans ma chambre sur mon indice pour la mettre dehors dans la nature, là d’où elle venait.)

Ce soir nous avons chanté Prince : nous sommes tous à table, finissons les desserts. Marcus, qui décidément sait tout faire, se lève et nous entraîne dans une pièce que je ne connais pas encore. Il y a une batterie et il chante Prince en tambourinant la grosse caisse entre les strophes. J’aurais voulu que T. soit là, j’aurais tellement voulu…Marcus ne sait pas jouer de la batterie, mais il le revendique en quelque sorte : c’est une source de réflexion, qu’est-ce que savoir-faire veut dire ? Je me sens de mieux en mieux. Etre artiste ne veut rien dire d’autre que faire. Dans ma famille, personne n’a jamais fait. On a toujours eu de grands mots pour les artistes, teintés d’un certain mépris. D’un côté, n’était pas artiste qui voulait, il fallait souffrir, avoir des qualités artistiques évidentes (savoir dessiner, danser, etc). De l’autre, les artistes se permettaient, les artistes avaient du temps à consacrer à ne pas faire partie de ceux grâce à qui le monde fonctionnait sur ses deux pieds.

Au retour dans la cuisine, j’explique à Marcus que ce matin sous ma douche, je chantais une autre de chanson de Prince. Il la met sur son ordinateur et nous voilà à improviser « Nothing compares to you » à cinq voix. La vie est simple, formidable, magique. Je pense encore à T.

Que veut dire vivre en communauté ? Les communautés ont-elles une chance de survie dans le temps ? Vivre en communauté peut-il au contraire permettre de rester vivant, de ne pas se laisser entraîner par les schémas de vie classiques et insatisfaisants ? Pourquoi à 20 ans je suis dans un kibboutz et à 37, je vais au Pa-f ? Pourquoi l’impression souvent partagée de se trouver enfin chez soi se dégage-t-elle de ce lieu ? Comment font les gens pour se rencontrer vraiment ? Comment font-ils pour ne pas le faire ?

20 avril 2010

Être participative

Je socialise petit à petit. L’ambiance est bon enfant. Ce soir, nous avons eu droit à un repas encore succulent de Marcus, que je prenais pour un cuisinier en stage mais qui est avant tout un musicien, saxophoniste. Il est donc possible de tout faire. Puis Perrine, chanteuse française, nous a menés dans une salle pleine de machines. Son concert était bon, un jeune Allemand qui participe à un atelier sur les émotions m’explique après ça qu’il était en transe. Non seulement à cause de la musique, mais aussi parce que nous étions une quinzaine dans cette petite pièce au milieu de ce grand couvent au milieu de la campagne. Perrine m’a fait personnellement penser à Laurie Anderson, et je lui ai dit. Pour chanter, il faut chanter, ce qu’elle fait depuis trois ans, la plupart du temps au couvent. Hier je la prenais pour une folle. J’avais noté mes impressions après mon premier dîner collectif et je constate que ma perception se modifie à la même allure que les journées passent.

Deux écrivains sont arrivés. Un Californien en tongues qui tape à la machine à écrire et un Hollandais dont le prénom, Cornelius, est à lui seul le paradigme de la distance qui peut séparer les peuples. Le Californien ressemble à Errol Flynn, sauf l’accent. Il est très pragmatique, très nouveau monde. Je lui parle de folie de manière abstraite. D’optimisme et de pessimisme. Nous en venons à Virginia Woolf. Il me raconte des anecdotes sur les fous dans les prisons de son Etat et je comprends pourquoi selon moi, les écrivains qui comptent actuellement sont presque tous américains. Cornelius est un Stieg Larsson sans le charisme scandinave. C’est un journaliste qui vient écrire un livre sur son expérience dans le monde de l’édition. Il a lancé un journal gratuit aux Pays-Bas en pariant sur la qualité du contenu et il semblerait que ça marche. On en vient à essayer de comprendre en quoi la qualité peut intéresser les gens.

Les débats sur le potentiel révolutionnaire du volcan islandais fusent. J’aurais dû leur parler de l’article du Guardian. La pénurie de céréales qui a précipité la Révolution Française aurait eu avoir avec l’éruption d’un volcan. Au lieu de quoi je me contente d’évoquer les grèves de transport de 95. Les élections anticipées. Je m’en souviens encore comme si c’était hier. Juppé à la télé, devant une fenêtre au travers laquelle on voyait la neige tomber sur la capitale. J’ai été étiquetée en tant que « revolutionary girl » par le patron des lieux, Jan, qui outre un regard perçant, un regard qui me traverse d’un bout à l’autre de la table, a l’air plutôt gentil et curieux. Ce soir, il nous a fait une danse.

Quelques moments de bravoure aujourd’hui. Sous mes doigts un jugement sans appel envers Josiane, la mère d’un de mes quatre personnages principaux. Elle est devenue une sorte de Fräulein Rottenmaier, la sale gouvernante de Heidi, sans que je m’y attende. Ce sont des surprises qui adviennent à des moments bien choisis. « Il faut avoir l’histoire en tête d’un bout  à l’autre. Après il ne s’agit plus que de régler des problèmes techniques. » C’est oublier que l’histoire, avec ou sans H, décide pour nous plus souvent qu’on ne croit.

18 avril 2010

Être à la recherche du plaisir

Classé dans : CSP+ — Mots-clefs :, , , , , , — Alice Marchandise @ 12 h 46 min

Si l’on peut considérer la quête du plaisir comme un objectif compréhensible, louable, recommandable (loin s’en faut, nous ne sommes plus protestants, revenons aux Grecs, parbleu !) voire politique à l’ère du travailler plus pour etc. , celle-ci (la quête) ne saurait se contenter du plaisir immédiat, celui qu’offre un verre de vin, un carré de chocolat, l’ingestion d’une série débile quelconque, la journée passée devant un jeu vidéo. C’est vieux comme Epicure cette histoire de favoriser les plaisirs naturels et nécessaires, admettre les naturels mais non nécessaires et fuir les ni naturels ni nécessaires. Il y a une réflexion à faire devant chaque plaisir, que nous finissons par faire automatiquement grâce, disons, à une certaine expérience. Je fuis personnellement comme la peste le plaisir coupable or il est parfois pour moi plus simple de lutter contre le plaisir que contre la culpabilité. Je veux dire par là que je sombre parfois dans l’abstinence extrême et que celle-ci me réjouit bizarrement, comme un dépassement du vain, du trop facile. Le plaisir que je cherche, il faut le mériter, et il a probablement beaucoup affaire à l’épreuve et à la mise à l’épreuve. Dépasser nos aînés est une façon comme une autre, selon ce bon Sigmund Freud, de les tuer.

J’écris pour tuer ou j’écris car j’ai tué ?

Je suis arrivée dans un ancien couvent squatté par des artistes que je qualifierais pour l’instant (mon jugement sera revu plus tard) de branleurs, et il m’arrive plusieurs choses. D’abord, je travaille dans ma chambre monacale, sur un banc d’école, avec plaisir. Cela ne m’arrivait pas depuis longtemps et j’en ai été choquée le premier jour : je dis souvent que je n’aime pas travailler ce qui est, à l’évidence, faux. Je n’aime pas, au contraire, ne pas travailler, je n’aime pas ne plus ressentir de curiosité ni de difficulté à contourner ou à faire face aux obstacles. Depuis que je suis dans cet ancien couvent, je remonte doucement dans le temps. Retrouve des certitudes oubliées. Je suis dans l’orfèvrerie, dans l’artisanat, je copie colle, je réagence, je réfléchis. Où se trouve le plaisir de ceux qui me lisent ? J’ai des pistes, ce qui est une bonne nouvelle quand on sort de la nuit.

Il m’arrive aussi de tourner un peu autour du pot. J’ai repris le Test Drive d’Avitall Ronell, que j’avais un peu lâché. J’ai opté pour la philosophie plutôt que par la fiction pour ne pas me « polluer » mais ce n’est pas de tout repos : après une journée passée à triturer les mots on se triture, avant de dormir, un peu le cerveau. On est constamment dans l’épreuve, nous dit Ronell. Le voyage est ahurissant : des témoignages des esclaves dans la Grèce Antique, uniquement recevables sous la torture (le fameux basanos) à la naissance des sciences expérimentales avec entre autres la confrontation publique de Boyle et Hobbes, en passant bien sûr par le principe de « degré de corroboration » de Popper, il semble évident que nos rapports, nos activités, notre image de soi, reposent sur des mises à l’épreuve constantes qu’il serait parfois bon d’abandonner sur un bord de route.

Humilité bienfaitrice.

Je pense aussi au plaisir de l’échange, à la stimulation intellectuelle et à comment se construisent ces petites tours de savoir que nous transportons. Je suis très timide devant ces artistes branleurs, pour l’heure. Hier ils m’ont attendue pour dîner alors que j’étais plongée dans mon ordinateur, pas trop pressée de me confronter à eux, et j’en étais rouge de confusion quand ils me l’ont appris un peu plus tard. Ils doivent penser que je suis une espèce d’écrivain hallucinée, car c’est en effet avec une sorte d’hallucination première, de fascination du premier degré que je regarde les paons dans le jardin déployer leur panache et que j’empreinte le vélo électrique pour traverser ce village qui en a vu des vertes et des pas mûres. Il est vrai que la nature est là et que je chante sous ma douche en palpant virtuellement le torse poilu de T. qui m’accompagne, qui me porte.

13 avril 2010

Être dans les étoiles

Classé dans : 35-45, Occidentale — Mots-clefs :, , , — Alice Marchandise @ 17 h 23 min

« Le télescope spatial Hubble a obtenu une image spectaculaire de la galaxie M66, caractérisée par ses bras en spirales asymétriques et son centre apparemment désaxé. Elle fait partie du trio de Leo conjointement aux galaxies M65 et NGC3628. Les astronomes considèrent que l’inhabituelle asymétrie de M66 est due à l’influence gravitationnelle des deux autres galaxies. Ce trio est à environ 35 millions d’années lumière de la Terre, dans la constellation de Leo. M66, avec un diamètre de 100 000 années lumière approximativement, possède un record remarquable d’explosions de supernovas : 3 depuis 1989, dont l’une d’elles l’année dernière. Dans la nouvelle image de Hubble on peut apprécier nettement des lignes de poussière et des groupes d’étoiles brillantes le long des bras en spirale. » El País, 09-04-2010.

Hier j’y étais, dans les étoiles, la mienne était cotonneuse, blanche et argentée. J’ai dû, à force de penser aux avions qui s’écrasent dans la forêt de Katyn et de sourire aux « malheurs de la Pologne qui sont la preuve de l’existence de Dieu », faire un amalgame inconscient avec le désert de Saint-Exupéry. Intéressant voyage interstellaire : à mon retour j’ai l’esprit vif et sympathique, comprenant en quoi je n’ai pas à en vouloir à mon scepticisme naturel, étape première nécessaire au langage humanisé. Qui suis-je par rapport à l’autre ? Qui est-il pour moi ? Comment nous nous situons face à l’autre ? Comment puis-je prendre la parole au nom des autres ? Comment ceux-ci peuvent-ils parler en mon nom ? Il faut convenir d’un accord et certainement pas faire comme si tout allait de soi.

Qui m’attrape au dépourvu peut aisément croire que je me méfie de tout alors que, ce qui m’arrive, n’est rien d’autre que, grâce au ciel, ne pas vouloir faire équipe avec la langue de l’urgence, la brève, l’information flash, l’appel du call-center. Nous en avons beaucoup à dire du traitement de l’information en général et en France en particulier. On parle mal de bien peu des choses et on oublie les mots, on oublie  les étoiles. Pas étonnant que notre monde nous semble étriqué. C’est un peu comme si nous parlions de notre orteil pour parler de nous en oubliant le système pied et tout le reste du corps. ça rend marteau la plupart d’entre nous.  La plupart d’entre nous ne se relève pas.

8 avril 2010

Être énergique

Classé dans : 35-45, Occidentale — Mots-clefs :, , , , , , — Alice Marchandise @ 0 h 36 min

Au retour dans la voiture, nous avions monté le son. Je lisais avachie à la place du mort La crise commence où finit le langage , un petit bouquin d’Eric Chauvier. L’énergie revenait à moi, doucement, et il n’était plus question de se laisser aller aux heures ni de traverser les jours coulant sans direction. Ce n’était pas très satisfaisant, quoi qu’il en soit, de se laisser aller comme ça. En général, l’apathie tuait à petit feu, l’apathie hivernale avait failli nous abandonner sur le bord d’une route gelée, des câbles débranchés sortant de notre tête inerte par les oreilles. Le monde était au fond aussi binaire que le rythme que nous scandions du pied sur le plancher de cette grande caisse grise. Il y avait deux choix, un et deux: celui qu’on faisait et les autres, dont nous ne pourrions jamais connaître l’issue. Il fallait s’y résoudre, des vies nous n’en avions qu’une, nous ne pouvions pas rester longtemps dubitatifs devant la fourche, l’embranchement. Comme le rythme, comme le monde, comme les pas, l’un après l’autre, les propos du bouquin étaient ceux que je tenais un jour sur deux. Tic : les discours sur la crise, la fin du monde, l’humain qui s’emploie à détruire ce qu’il a construit, ne sont que propagande officielle nous conduisant à cette apathie mortifère qui elle nous conduit, en boucle, à le légitimer, ce putain de discours, la preuve, nous ne faisons rien. Les scénarios catastrophes des films hollywoodiens ont envahi le langage à des fins politiques. Il y a des choses à faire, des mots à dire, des vies à vivre. Toc : binaire, les autres jours, les impairs, je le pensais vraiment. Le monde court à sa perte, il suffit de fermer les yeux pour visualiser les bombes qui pleuvent sur l’Afghanistan, il suffit de lire trois articles d’un quotidien au hasard, le monde court à sa perte et il n’y a plus rien à faire que de prendre soin de ses miches. Si possible, ne pas avoir trop mal au cul.

Au fond, je n’avais jamais voulu être un zombie, non, voulu n’est pas le bon terme, je n’avais tout bêtement jamais réussi à être un zombie. J’avais, aussi loin que je m’en souvienne, toujours pêché d’une seule ambition mais alors la Suprême, la criminelle, par les temps qui couraient. Je vivais parmi les morts qui se ramassaient à la pelle ; le système nous gobait facilement, à peine sortis de la puberté nous étions embauchés dans une start-up qui allait changer le monde, et nous nous retrouvions 10, 15 ans plus tard, toujours dans cette start-up qui n’en était plus une, sans baby-foot digne de ce nom, à ne pas changer du tout le monde mais au contraire à participer à la production de merde généralisée qui, il fallait bien le dire, payait la bouffe de nos marmots. Nous étions facilement rattrapables par ces cons de zombies qui couraient bien trop vite. Ma chance et mon amertume, tic et toc : je ne les comprenais pas, les zombies. Ils parlaient la langue de l’au-delà, probablement. Probablement qu’il n’y avait pas grand-chose à comprendre et d’ailleurs nous étions nombreux à hausser les épaules, blasés mais vivants, avec énergie nous reprenions la course, tels de vieux hippies faisant tâche dans un restaurant quatre étoiles, nous suivions, continuions, bien, mal, au fond, quelle importance ? A jauger l’air du temps et son niveau en dessous de la mer qui révoltait les vivants, tout était bon à prendre tant que ça ne venait pas d’outre-tombe, tant que cela nous gardait au frais.

1 avril 2010

Être végétarien dans la conscience (mais pas tellement dans les faits)

Classé dans : Occidentale — Mots-clefs :, , — Alice Marchandise @ 16 h 35 min

« Quiconque parle de dignité humaine parlera aussi, tôt ou tard, de dignité animale »

Peter Sloterdijk

« You can usually hear the cover rattling and clanking as the lobster tries to push it off. Or the creature’s claws scraping the sides of the kettle as it thrashes around. The lobster, in other words, behaves very much as you or I would behave if we were plunged into boiling water (with the obvious exception of screaming) »

David Foster Wallace, Consider the lobster

Mon chat, qui est en réalité une chatte portant un prénom humain, si on peut dire, s’est fait(e) mordre par un autre gros chat cet hiver, à la campagne. Les morsures sur son flanc ont provoqué à la petite bête une grosse infection intramusculaire et il a fallu l’opérer d’urgence quelques jours plus tard. Le véto qui l’a sauvée a, au préalable, tondu ses fins poils gris sur un quart de son corps ; j’ai ainsi pu découvrir médusée ce à quoi, à nu, ressemble vraiment cet animal que je traite souvent mieux que certains humains : à un poulet, sans ambiguïté aucune. Désormais, quand je mange du poulet, je suis obligée de procéder à un exercice mental pour ne pas avoir de problèmes de conscience voire de digestion. Je dois me convaincre artificiellement que mon chat-poulet domestique n’est certainement pas le cousin germain des poulets qui se trouvent sous emballage cellophane – polystyrène expansé au rayon frais de mon supermarché. Eux, avant de passer par la case ligne de production agro-alimentaire, n’ont certainement pas un petit cœur qui bat, eux, tel est leur destin. De son côté, mon chat-poulet mange aussi du poulet et peut-être même du chat (la composition de la pâtée industrielle reste un mystère) sans fabriquer de raisonnements cagneux. Il mange goulûment, avec envie, si bien que je me vois mal lui gâcher son plaisir en lui causant dignité animale. En général, quoiqu’il en soit, mon chat-poulet du prénom de Jeanette n’a pas l’air très concerné par l’état d’avancement de la cause animale. Des camps d’enfermement à bétail et de la fin tragique du homard, il s’en fout, croyez-moi. Je le regarde avec tendresse et je lui fais des petits bisous entre les deux oreilles car on ne peut guère lui en vouloir ; moi-même je ne suis pas la logique personnifiée. Au Noël d’il y a deux ans, par exemple, je me suis jetée sur le foie gras après trois ans d’abstinence morale. C’était un échec de la pensée mais une douce victoire du goût. En général, mon palais parle à ma place, j’ai beaucoup de mal à renoncer au plaisir d’une viande tendre qui fond en bouche, même si elle provient d’un joli agneau qui faisait bêêêê sur l’herbe fraîche de la prairie quelques jours plus tôt. Le mécanisme que je dois déclencher désormais artificiellement quand je mange du poulet est en fait un mécanisme automatique et salutaire pour les non-végétariens, qui opère encore presque pleinement pour moi. Loin des yeux, loin du cœur, argument fumiste moralement mais réalité humaine vérifiée à des milliards de reprises. On se contente de peu ce qui ne règle pas ma question du jour, à savoir, est-ce que les végétariens ont des chats et, le cas échéant, que mangent-ils ?

Et pour la route, une vidéo d’une cruauté inimaginable que je déconseille fortement aux âmes sensibles.

26 mars 2010

Être fou

Classé dans : Occidentale — Mots-clefs :, , , — Alice Marchandise @ 18 h 12 min

Si j’avais la certitude qu’aucun retour fugitif de lucidité n’était possible dans la folie, je n’hésiterais parfois pas à franchir la limite ténue qui nous en sépare. Aux confins de la souffrance, elle semble proche, la folie : on serait tenté de s’y réfugier pour que la souffrance cesse. Sans pouvoir établir de loi scientifique, je peux néanmoins affirmer que certains fous le sont devenus par incapacité à supporter une trop grande souffrance. Il est à vrai dire plutôt surprenant de constater ce que certains peuvent encaisser sans devenir frapadingues. Pour ma part, je ne peux que les comprendre, les fous, ceux qui s’extraient de la réalité effrayante en cessant de s’exprimer avec les mots de la raison. Nous le savons pourtant, que la raison a perdu la guerre, cela fait au moins 70 ans que nous le savons…On ne peut bien sûr pas décider de notre sort. De quel libre arbitre disposons-nous au fond ? 100 milliards (1011) de neurones dans le cerveau qui peuvent faire la fête comme ils l’entendent, mais qui manquent souvent d’originalité. Devant la souffrance, ils se contentent de rendre folles les cellules de l’estomac, du foie, des poumons…il y a beaucoup moins de tarés que de cancéreux et, à choisir, je préfèrerais l’option la moins courante, encore faudrait-il qu’on me demande mon avis, que mes 1011 neurones me demandent pour de vrai ce que je préfère. Une dernière petite volonté, la cigarette du condamné à la corde. Le souffle me faisant défaut, l’énergie combative, la colère, j’observe presque émue, sans pour autant avoir envie de les secouer, des personnages contemporains dignes d’incarner des héros romanesques qui évoluent dans leurs folies à l’ère du web 2.0, soit devant les yeux de la foule indifférente. Ainsi en est-il de cette pauvre Wrath, qui sombre jour après jour dans la théorie du complot plutôt que d’accepter de ne pas être le génie littéraire qu’elle croyait être. Elle me rappelle mon grand-père, devenu fêlé à son retour de l’exil, incapable d’accepter ce à quoi son pays longtemps rêvé ressemblait au quotidien. Car si nous devenons fous quand nous ne supportons pas la souffrance, la terrible souffrance, l’insupportable, siège souvent dans le fossé qui sépare nos plus grands rêves, les plus forts, les plus intenses, de la réalité. Elle peut siéger ailleurs, mais elle le fait souvent là. Pour autant, est-ce que je peux dire que, n’étant pas devenue psychotique, je ne désire pas au plus profond ce que je pense pourtant désirer que je n’ai pas ? Il ne sert à rien de pousser le doute dans de tels extrêmes (sans quoi je pourrais me faire avaler par des sables mouvants) mais de convenir plutôt que ma tête en a vraisemblablement décidé autrement et, pour ce qui est de mon sort, il serait certainement plus judicieux de me préparer parcimonieusement à l’arrivée de mon futur cancer.

18 mars 2010

Être au bout de la nuit

Classé dans : CSP+, Occidentale — Mots-clefs :, , — Alice Marchandise @ 16 h 30 min

Tout est à craindre de l’adaptation grand écran du Voyage au bout de la nuit de Céline, réalisée par ce tocard de Yann Moix, qui devrait sortir très prochainement. J’aimerais que quelqu’un m’explique comment a-t-on pu confier un tel boulot, déjà plutôt compliqué et casse-gueule, à ce demeuré de la polémique creuse, grand copain de BHL, chroniqueur du Figaro, chouchou des salons de thé médiatiques les plus putassiers, et très très mauvais écrivain par-dessus le marché. On se fout de la gueule du monde. C’est un scandale. Il n’est certes pas très éthique de critiquer une œuvre avant même de l’avoir vue, mais, fort heureusement, certains auteurs existent, qu’on peut écarter de notre PAL (pile à lire ou, en l’occurrence, à voir) sans crainte avoir. Oui, sans aucune crainte (de louper quelque chose) avoir. Cela représente une économie de temps considérable voire un grand soulagement quand on sait que 10 vies à suivre ne suffiraient pas pour lire tout ce qu’on voudrait lire. Yann Moix et moi sommes deux. Deux mondes parallèles : je suis d’un côté du bout du monde et l’auteur indésirable, de l’autre. Entre nous, il n’y a aucun port, aucun bateau. Les bouts sont injoignables, la séparation est assumée. Au milieu, le gouffre, le précipice menant vers le centre incandescent du monde, qui brûle, cela va sans dire.

Les chemins qui m’ont menée cette semaine vers Yann Moix sont convergents et inextricables. Je les ai déjà un peu oubliés comme on oublie au cours d’une journée les nuits  agitées dont le bout, éclairé bientôt par les premières lumières du jour, semble pourtant inatteignable durant la noirceur. Au bout de la nuit certaines certitudes peuvent aider à sortir du pieu : il est  vrai que Scarlett O’Hara a épousé Rhett Butler et que Yann Moix est un crétin. Le crétinisme est apprécié par les temps qui courent : le Figaro montre ainsi son penchant pour les auteurs qui font des jeux de mots en z, Yann Moix et son Partouz ne valent pas mieux que d’autres. Si j’ai bien suivi, dans ce bouquin que je ne saurais lire, Yann Moix établit une causalité entre frustration sexuelle et attentats du 11 septembre. En suivant ce raisonnement, 80% d’entre nous serions mal baisés et donc susceptibles de conduire allègrement un A-380 au milieu d’une tour de capitale du monde occidental. Car sachez-le, des expériences récentes montrent que nous sommes 80% à avoir zéro présence à soi. On nous demande d’appuyer sur une commande qui envoie des décharges électriques dans le corps de notre prochain et on s’exécute.

Avoir la certitude d’appartenir aux 20% restants m’aiderait sans doute beaucoup plus à sortir du pieu que d’autres vérités sur des écrivains qui auraient mieux fait d’employer leurs mains à se pignoler dans le silence d’un chiotte privé qu’à se ramoner publiquement en tapotant sur leur clavier. Je suis parfois dans la nuit et je pense que même un raisonnement bancal voire débile comme celui de Yann Moix peut se tenir : 80% d’entre nous sommes mal baisés ; seul l’amour est révolutionnaire. Eric Fromm avait raison et Yann Moix, qui est une lumière dans cette planète sombre et qui à l’instar de son pote Finkie défend contre vents et marées les violeurs d’enfants du moment qu’ils appartiennent à une certaine élite artistique, nous sauvera des ténèbres de cette nuit qui n’en finit plus.

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